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"Jedem das Seine"

Quel avenir pour la mémoire de la Shoah ?
Le Monde / 14 juin 2006

"Cet argent est l'argent des morts. Nous devons être très rigoureux dans sa gestion." C'est Simone Veil qui parle, avec toute la gravité que lui confère son passé d'ancienne déportée. Membre du Conseil constitutionnel, elle a été élue présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah au moment de sa création, en janvier 2001. Son mandat, déjà renouvelé une fois, s'achèvera en 2007.

La fondation a vu le jour à la suite de la remise du rapport de la mission Mattéoli, chargée d'évaluer la spoliation des juifs de France pendant la seconde guerre mondiale. Les historiens ont chiffré à 2,4 milliards de francs (393 millions d'euros) la "spoliation rémanente", c'est-à-dire le patrimoine appartenant aux déportés morts sans héritiers dans les camps d'extermination. Ces sommes sont restées dans les coffres de l'Etat, de la Caisse des dépôts et consignations, des établissements de crédit et des compagnies d'assurances. Lionel Jospin, alors premier ministre, a décidé d'affecter ce montant à la dotation d'une fondation d'utilité publique consacrée à la mémoire de la Shoah.

Un candidat, le banquier David de Rothschild, s'est déjà fait connaître pour succéder à Simone Veil. Cette candidature est en soi une mini-révolution. Jusqu'à présent, la famille Rothschild présidait aux destinées du Fonds social juif unifié (FSJU). David de Rothschild avait succédé en 1982 à son père, Guy, à la tête de cette institution qui est un peu le poumon financier de la communauté juive organisée. Doté d'un budget de 12 millions d'euros, le FSJU finance des oeuvres sociales, les écoles juives, mais aussi une institution comme le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). David de Rothschild va céder la place à Pierre Besnainou, un homme d'affaires qui a fait fortune dans la Net économie. L'élection du nouveau président du FSJU aura lieu le 19 juin.

Ces successions interviennent en plein débat sur les orientations futures de la fondation pour la mémoire de la Shoah. Avec un budget annuel de l'ordre de 18 millions d'euros, la Fondation finance des centaines de petits projets tels que des bourses de recherche, des voyages scolaires à Auschwitz, des séminaires, l'édition de témoignages de survivants, la pose de plaques commémoratives... Certains, comme Pierre Saragoussi, ancien directeur général qui a quitté ses fonctions en 2003, y voient "un saupoudrage" sans vision d'ensemble. "Compte tenu des moyens importants qui sont les siens, dans le contexte des problèmes nouveaux qui se posent à la communauté juive, comme l'antisémitisme, la fondation devrait porter des projets plus ambitieux et s'inscrivant dans la durée", regrette-t-il.

"Nous sommes restés très proches des statuts", se défend Simone Veil. La présidente met en valeur quelques grandes réalisations : la rénovation et l'agrandissement du Mémorial de la Shoah à Paris, la restauration de la Judenrampe (la rampe ferroviaire située entre Auschwitz et Birkenau), une vaste action de soutien social et psychologique menée auprès des survivants, la recherche de fosses communes en Ukraine lancée par le Père Patrick Desbois. La fondation s'apprête à financer un programme de restauration du camp de Drancy et du camp des Milles, dans les Bouches-du-Rhône. Simone Veil, cependant, prend ses distances avec une insistance trop grande sur la mémoire. "Nous ne parlons plus de "devoir de mémoire". La mémoire appartient aux familles. Nous n'avons pas le droit de faire porter ce fardeau aux jeunes générations. Ce qu'on peut souhaiter, c'est que la transmission passe par l'enseignement de l'histoire."

LA FIN DE L'ÈRE DES TÉMOINS
Avec le départ de Simone Veil, c'est l'ère des témoins qui s'achève. La fondation va être tiraillée entre le souci du passé et les nécessités du présent. Les termes du débat sont bien posés par Richard Prasquier, président du comité français pour Yad Vashem et membre du conseil d'administration : "La fondation est une institution qui a de l'argent et qui est bien gérée. Son objet est tourné vers un événement passé, de plus en plus lointain. Dès lors, la tentation est grande de faire profiter de ces fonds toute une partie de la communauté juive de France." David de Rothschild s'inscrirait volontiers dans cette perspective. "Que peut-on faire pour honorer les disparus sinon offrir des conditions dignes pour les juifs vivant en France aujourd'hui ?, déclare-t-il. Il faut améliorer le sort des vivants en lançant ce que j'appelle des programmes structurants."

La fondation consacre déjà une part importante de son budget au développement de la culture juive. Elle a financé, en 2005, des formations pour des professeurs de l'enseignement privé, pour des cadres de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF). Elle aide des écoles juives et des institutions religieuses, comme le Consistoire central, le Séminaire israélite de France, l'Institut talmudique de Strasbourg. La fondation outrepasse-t-elle sa mission ? Simone Veil se veut rassurante. "Nous avons une attitude très laïque. Il n'est pas question de financer n'importe quelle école, en particulier les plus intégristes."

L'universitaire Annette Wieviorka, qui était membre de la mission Mattéoli, s'inquiète de la place réservée à l'histoire : "Dès le départ, les historiens ont été écartés des instances dirigeantes de la fondation", regrette-t-elle. Les spécialistes de la Shoah seront-ils oubliés dans la nouvelle direction ? Comme gage de légitimité, David de Rothschild a prévu de s'entourer de Serge Klarsfeld et du cinéaste Claude Lanzmann. Xavier Ternisien

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