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"Jedem das Seine"

Saliers, une stèle pour le camp des gitans
Libération / 3 février 2006

La France rend hommage aux 700 Tsiganes déportés en Camargue par le régime de Vichy entre 1942 et 1944.

Une stèle d'acier, au bord de la D37, près de la manade Thibaud, entre Albaron et Saliers, à 10 km d'Arles (Bouches-du-Rhône). Dans la froideur matinale, le chant des gitans s'élève, Djelem Djelem, après soixante ans de silence et d'oubli.

Hier, la République a rendu hommage aux 700 Tsiganes détenus par Vichy dans le camp d'internement de Saliers, sur la commune d'Arles, entre 1942 et 1944. Du camp, il ne reste rien, juste le souvenir et la douleur. Et un sentiment de malaise.

«Aspect gitan»
Car, à Saliers, sur 4 hectares de la grande plaine de Camargue, Vichy voulait faire un «beau décor», histoire de «réfuter la campagne poursuivie par la propagande étrangère contre les camps d'internement français».

En 1942, l'architecte des monuments historiques Van Migom s'enthousiasme : «Le camp aura en même temps un aspect gitan qui séduira les visiteurs et les passants

Le «Village de gitans en Camargue» avait donc des cabanes aux murs blanchis à la chaux et aux toits de sagne, la chaume des marais voisins. Un «beau décor» ? Le conseil municipal d'Arles (nommé par Pétain) proteste : il craint que cheptel et récoltes se trouvent sous la menace «des indésirables que sont les bohémiens», et il dénonce par avance les «vols et destructions dont ils sont coutumiers».

Trente nomades pris au camp de Rivesaltes le construisent en partie, à l'été 1942. En novembre, 299 gitans s'entassent dans les 24 cabanes inachevées. Il n'y a ni eau, ni meubles, ni électricité, juste le mistral l'hiver, la canicule et les moustiques l'été, les rats, les parasites et la faim au ventre.

L'envoyé spécial du Journal décrit, en avril 1944 : «Ils sont là, accroupis autour d'un misérable poêle sans tuyau, bourré de feuilles mortes.» Les enfants souffrent ; on les place à l'extérieur. 26 gitans meurent pendant les deux ans.

Vichy reconnaît son échec, et demande la fermeture en juillet 1944. En août, les troupes anglo-américaines mitraillent le camp par erreur. Les gitans s'évadent. On ferme Saliers.

En 1952, Clouzot vient y tourner le Salaire de la peur. Puis on détruit tout, et le camp redevient champ. Jusqu'à ce que le photographe Mathieu Pernot s'y intéresse, et retrouve des survivants (1). Et que la municipalité d'Arles décide d'inaugurer un lieu de mémoire : «Ne jamais passer sous silence, c'est une responsabilité politique», estime le maire PC, Hervé Schiavetti.

Le sous-préfet Jean-Luc Fabre a beau détailler «la responsabilité des différentes autorités», de Vichy à son «prédécesseur», le sous-préfet d'alors, filleul de Pétain, il faudrait plus que des mots. Des actes ? Le sous-préfet le souhaite : «Construire des aires d'accueil constitue une obligation non seulement juridique, mais également morale, pour contribuer à effacer un passé difficile.» Il enjoint à «toutes les communes de s'acquitter dans les meilleurs délais de leurs obligations».

Les associations de Tsiganes n'ont pas pris la parole. Juste brandi des pancartes : «Papa, tu peux enfin fermer tes yeux, car aujourd'hui les mots seront vains ! Je suis juste venu déposer ta musique dans ce lieu où la détresse n'existera plus

Michel HENRY

(1) Un camp pour les bohémiens, Actes Sud, 2001.

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