
«
Il faisait figure de camp oublié »
Libération
/ 4 novembre 2005
Seul camp de concentration situé sur l'actuel territoire français, le Struthof est l'un des plus mal connus. L'historien Robert Steegmann lui a consacré sa thèse (1).
Pourquoi
a-t-il fallu attendre votre thèse pour disposer de la première étude scientifique
sur le camp du Struthof ?
L'historiographie des camps a été longue à se mettre en place. Jusqu'aux
années 70, les études ont pris en compte le phénomène concentrationnaire
dans sa globalité, sans faire de distinction entre «concentration» et
«extermination».
Dans les années 70 et 80, on a plus parlé du système exterminateur et
de la Shoah. Ce n'est qu'à partir des années 90 que l'on a étudié à nouveau
les camps de concentration. Et le Struthof faisait figure de camp oublié
de l'Histoire.
Quand j'enseignais en second cycle, je me souviens d'une carte où figuraient
tous les camps de concentration sauf le Struthof. Mais localement, on
en parlait. A tel point que l'on pensait que c'était un camp d'Alsaciens.
Des
déportés originaires de toute l'Europe y ont péri...
De 1941 à 1945, environ 52 000 détenus de vingt-deux nationalités ont
été immatriculés au Struthof. Parmi eux, moins d'un millier d'Alsaciens-Mosellans.
Les Polonais représentent 35 % des effectifs, les Soviétiques 25 % et
les Français 14 %.
Dans leur grande majorité, ces détenus étaient des «politiques», c'est-à-dire
des opposants et des résistants. A partir de 1943 sont arrivés des déportés
«Nacht und Nebel», une catégorie qui désigne les résistants d'Europe de
l'Ouest : Norvège, Pays-Bas, Belgique et France. C'est pour eux que les
conditions de détention étaient le plus difficiles. Il y a eu aussi des
tziganes et des juifs, qui représentent 20 % des effectifs.
Vos
recherches font apparaître un taux de mortalité de plus de 40%.
Entre 20 000 et 22 000 détenus sont morts. Le taux de mortalité place
le Struthof à égalité avec Sachsenhausen et Bergen-Belsen. A partir de
1944, la mortalité augmente, et elle devient effrayante en 1945 : les
arrivants ont alors trois mois d'espérance de vie.
Pourquoi ce camp doté d'une chambre à gaz dès 1943 n'est-il pas considéré
comme un camp d'extermination ?
On peut parler d'extermination par le travail. Administrativement, le
Struthof était un «KL», un Konzentrationslager. On a souvent dit qu'il
était un camp d'extermination parce qu'il y avait une chambre à gaz. Mais
elle n'avait pas un objectif d'extermination. Même si c'est difficile
à entendre, c'était une chambre à gaz «scientifique» : des expérimentations
médicales s'y déroulaient en lien avec la Reichsuniversität, l'université
nazie de Strasbourg.
Thomas CALINON
(1) «Struthof», éditions La Nuée Bleue.