
Mort
du juste parmi les justes, Simon Wiesenthal
Le
Temps / 21 septembre 2005
Rescapé des camps de la mort, il avait consacré sa vie à traquer les criminels de guerre nazis: parmi eux, Adolf Eichmann.
Un «juste» s'est éteint, mardi à Vienne, à l'âge de 96 ans. Un personnage hors du commun, dont les faits d'armes ont fait le tour du monde. Un héros ordinaire aussi, qui, ballotté dans la tourmente du XXe siècle, choisit à un moment de «faire» l'Histoire, au lieu de la subir. Rescapé de la Shoah puis «chasseur» de nazis, Simon Wiesenthal aurait volontiers troqué ce destin exceptionnel et tragique contre une existence plus paisible.
Déporté dans cinq camps de concentration entre 1941 et 1945, dont Auschwitz et Mauthausen, il sort de l'épreuve rongé par la douleur et le remords. A l'instar de Primo Levi, il va se heurter à l'insoutenable culpabilité du survivant, avant de considérer un aspect plus terrifiant encore du spectacle de désolation qu'offre le monde d'après-guerre: la perspective que certains responsables de cette abomination coulent une existence paisible sous les tropiques, derrière un nouveau visage ou une nouvelle identité.
Contrairement à de nombreux camarades de détention, Simon Wiesenthal va alors chercher à se reconstruire, non pas en misant sur le deuil et l'oubli, mais en prenant les armes. Il mobilise ses connaissances en droit, son sens de l'investigation et sa persévérance, au profit d'une périlleuse entreprise: la traque des bourreaux. Pour que ceux-ci, chasseurs devenus bêtes traquées, comparaissent tôt ou tard devant la justice des hommes.
Les débuts sont difficiles, les moyens dérisoires. Mais en 1953, il débusque son premier gros gibier: Adolf Eichmann, un des principaux exécutants de la «solution finale», repéré en Argentine. Le haut fonctionnaire nazi, qui incarnait pour Hannah Arendt la «banalité du mal», s'y cache à Buenos Aires sous un nom d'emprunt, Ricardo Clement. Enlevé par les services secrets israéliens en 1960, il est jugé l'année suivante à Tel-Aviv, à l'issue d'un procès-fleuve suivi par le monde entier à la télévision, avant d'être exécuté le 31 mai 1962.
Trois mille autres après lui tomberont entre les mains de Wiesenthal, dont 1000 seront traduits en justice. Parmi eux, Karl Silberbauer, l'officier de la Gestapo responsable de l'arrestation de la jeune Hollandaise Anne Frank.
Une fois, une seule, comme il le raconte dans ses Mémoires, Wiesenthal manquera de basculer dans la vengeance incontrôlée, en découvrant dans les papiers d'un nazi la photo d'un enfant juif pendu par les testicules. Jamais, pourtant, malgré la douleur, indicible, il ne cédera à la loi du talion.
L'œuvre de sa vie, ce sera le centre portant son propre nom, fondé en 1977 et consacré à la lutte contre le fanatisme, l'antisémitisme, le racisme et l'intolérance. Fort aujourd'hui de 400 000 membres à travers le monde, il a rendu un immense service à des milliers de réfugiés des pays de l'Est, durant la Guerre froide, en les accueillant avant l'émigration définitive vers les pays occidentaux.
En Autriche, sa patrie, il gardait une réputation sulfureuse. Eternel paradoxe de ce pays à la fois victime et complice du Mal, déchiré entre ses compromissions nationales-socialistes et une admiration sans bornes pour l'infime poignée de résistants qui osèrent se dresser contre le IIIe Reich. Wiesenthal était de ceux-là. Et il pardonnait sans doute moins encore à ceux de ses compatriotes qui avaient basculé dans la barbarie.
Au point de subir l'opprobre collectif, lorsqu'en 1970 il dénonce publiquement le passé nazi de quatre ministres du gouvernement social-démocrate du chancelier Bruno Kreisky. Bien que juif, celui-ci va défendre bec et ongles ses collaborateurs, pour insinuer plus tard que Wiesenthal aurait lui-même été un collaborateur du régime hitlérien. Cette diffamation coûtera au malheureux chancelier de perdre le procès intenté par Wiesenthal.
L'affaire Kurt Waldheim lui crée de nouvelles inimitiés. Toute sa carrière, Wiesenthal a refusé de poursuivre cet ancien secrétaire général de l'ONU, ex-président autrichien et Waffen SS à ses heures, au motif que lui, justement, n'a commis aucun crime de guerre avéré. C'en sera assez pour aliéner un autre célèbre «chasseur» de nazis, Elie Wiesel, qui ne lui pardonnera jamais ce «deux poids deux mesures».
Sur le tard, Wiesenthal, qui regrettait toujours de n'avoir pu confondre le dernier grand criminel en liberté, Aloïs Brunner, se faisait pessimiste. «L'humanité n'a pas compris la leçon de la Shoah», affirmait-il dans le quotidien belge Le Soir, en janvier dernier, et anxieux de la dilution progressive de l'indispensable devoir de mémoire. Car «sans mémoire, disait-il, l'humanité est condamnée à répéter les mêmes erreurs et les mêmes atrocités. La haine peut germer partout. D'autres assassins sont parmi nous. La traque doit continuer. Les criminels ne doivent jamais dormir tranquilles.»
Maurin Picard