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"Jedem das Seine"

Simon Wiesenthal, chasseur de nazis
Le Monde / 21 septembre 2005

Il était si fatigué. Il allait encore tous les jours, une petite heure, à son bureau dans le centre de Vienne, dans l'ancien quartier juif. Puis, il y a deux ans, Simon Wiesenthal a décidé de prendre sa retraite. "Mon travail est fait , avait expliqué le vieux monsieur le 18 avril 2003 au magazine autrichien Format. Les meurtriers de masse que j'ai cherchés, je les ai trouvés. Je leur ai tous survécu. S'il y en avait que je n'ai pas cherchés, ils sont aujourd'hui trop vieux pour être poursuivis." Cyla Müller, la femme qu'il avait connue au lycée et épousée en 1936, est morte en novembre 2003. Lui s'est éteint paisiblement dans son sommeil, mardi 20 septembre, à Vienne. Il avait 96 ans.

Le vieux "chasseur de nazis", réputé avoir aidé à traduire en justice plus de 1 100 criminels de guerre, est désormais devenu une véritable "conscience mondiale" , selon Aver Shalev, le directeur de Yad Vashem, le Mémorial de la Shoah à Jérusalem, et sa mort a dissipé les quelques ombres qui obscurcissaient une vie si longue, et si lourde.

Simon Wiesenthal, c'est l'homme qui a survécu. Aux pogroms, à douze camps de concentration, où 89 membres de sa famille ont perdu la vie, aux ricanements, aux attentats, et qui savait pour quoi il se battait. Un hommage devait lui être rendu mercredi au cimetière central de Vienne, ses obsèques devraient avoir lieu vendredi en Israël, il devrait être enterré face à la mer, près de l'endroit où vit sa fille, Paulinka.

Simon Wiesenthal est né le 31 décembre 1908, dans une famille de marchands juifs, à Buczacs, une petite ville de Galicie près de Lviv (jadis Lemberg, puis Lvov), aujourd'hui en Ukraine, à l'époque sous la coupe de l'empire austro-hongrois ­ la région a changé six fois de maître en un siècle. Il a 9 ans quand un soldat ukrainien lui transperce la cuisse d'un coup de sabre, il gardera la cicatrice toute sa vie. Dix ans plus tard, il est envoyé à Prague faire des études, parce qu'il n'entre pas dans le quota des étudiants juifs de l'institut technologique de Lviv. Il obtient en 1932 un diplôme d'architecte, ingénieur en génie civil, puis retourne ouvrir un cabinet d'architecte à Lviv, désormais en Pologne. Pas pour longtemps.

La Pologne est dépecée en 1939, Lviv tombe aux mains des Soviétiques, qui ferment son cabinet. Simon Wiesenthal, fraîchement marié, se reconvertit dans les sommiers à ressorts et le rembourrage d'édredons, selon sa biographe, Hella Pick, auteur de "Simon Wiesenthal : a life in search of justice". Il échappe de peu en 1940 à la déportation en Sibérie en graissant la patte à un commissaire soviétique, mais, quand Hitler envahit l'Union soviétique, Simon est arrêté par les Allemands, le 6 juillet 1941.

Les nazis l'alignent avec trois douzaines d'autres juifs et les exécutent un par un, d'une balle dans la nuque. C'est son tour. Mais le soldat, a raconté Wiesenthal, fait une pause pour avaler une vodka. Puis les cloches d'une église voisine se mettent à sonner pour la messe du soir, et le soldat s'en va prier : Simon Wiesenthal échappe à la mort, une première fois.

Le jeune homme est interné, pendant presque quatre ans, en partie dans des camps de travail. On lui fait d'abord tailler des pierres et creuser des tombes, près de Janoswka, un camp de concentration du côté de Lviv. Si quelqu'un tente de s'échapper, 25 prisonniers sont tués. S'il y parvient, sa famille est passée par les armes. Simon et son épouse sont affectés dans un camp des chemins de fer, il peint des svastikas sur les locomotives russes, sa femme Cyla polit les cuivres. Son sort s'améliore un peu lorsqu'on découvre qu'il est architecte, et on lui fait dessiner des plans. Il voit en août 1942 partir sa mère, avec 300 autres femmes, pour le camp de Belzec, dont elle n'est pas revenue.

Simon veut sauver Cyla. Il obtient en 1943 de la résistance polonaise d'envoyer sa femme à Lublin, en échange de plans des liaisons ferrées. Elle est blonde, on lui fait des papiers au nom d'Irène Kowalska, elle peut passer pour une Polonaise. Les nazis l'envoient à Solingen, dans une usine de mitrailleuses, relativement à l'abri. Pas son mari : le 12 avril 1943, les SS ramènent Wiesenthal à Janoswka, avec 40 autres juifs. On les conduit près d'une fosse, on leur ordonne de se déshabiller. Cette fois, c'est la fin.

Et à nouveau, le miracle : un sous-officier SS le sort de là, le renvoie au camp des chemins de fer : on le cherchait partout, c'était le 54e anniversaire de Hitler, et le commandant du camp avait besoin de lui pour dessiner une belle pancarte, "Wir danken unserem Führer" ("Nous remercions notre Führer").

Son patron nazi, qui l'a pris en affection, le prévient cinq mois plus tard que les juifs vont tous être envoyés vers les camps de la mort. Il parvient à s'enfuir le 6 octobre 1943, est rattrapé huit mois plus tard et amené à la mi-juin 1944 à la Gestapo de Lviv. Il essaie de se pendre avec son pantalon, est soigné cinq semaines, puis reconduit à Janowska. Mais les Alliés approchent. Et à nouveau, on aligne Simon Wiesenthal avec 33 déportés ­ ils étaient à l'origine 100 000 dans le camp, les autres sont morts ou ont été transférés. Le commandant du camp se ravise : s'il a des prisonniers à garder, il évitera le front de l'Est. "Nous étions 34 juifs, a raconté Wiesenthal, devenus l'assurance-vie de 200 SS."

La petite troupe part vers l'ouest. Quelques déportés sont tués en cours de route. Un sous-officier lui demande un jour ce qu'il dirait des camps de concentration s'il arrivait jamais jusqu'à New York. Il répond qu'il raconterait sûrement la vérité. "On ne te croira pas, a rigolé l'Allemand. On dira que tu es fou." Simon Wiesenthal s'est bien juré ce jour-là qu'il survivrait, et qu'il témoignerait.

Les rescapés sont conduits au camp de Plaszow, en Pologne, puis envoyés à Gross Rosen, en Allemagne. Un SS lui jette un bloc de pierre à la tête, le rate, le touche au pied. Il faut l'amputer d'un orteil, sans anesthésie. Le lendemain, on évacue le quartier. Simon sort en clopinant. Il est envoyé à Buchenwald, puis finalement Mauthausen, en Autriche.

Franck Johannès

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