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"Jedem das Seine"

Buchenwald, il y a soixante ans...
La Libre Belgique / 11 avril 2005

L'anniversaire de la libération du camp a été commémoré dimanche. L'Allemagne «ne succombera pas à la tentation de l'oubli», dit Gerhard Schröder

«Dans dix ans, en 2015, quand on commémorera le 70e anniversaire de la libération de Buchenwald, il n'y aura plus de survivants pouvant dire: oui, j'y étais.» C'est ce qu'a relevé l'écrivain espagnol et ex-détenu Jorge Semprun à la cérémonie centrale marquant les 60 ans de la libération des camps de concentration allemands.

Parlant au «Deutsches Nationaltheater» de Weimar, le chancelier Gerhard Schröder a salué 550 anciens ayant survécu à Buchenwald comme les «gardiens du souvenir authentique» et il a assuré que l'Allemagne «ne succomberait pas à la tentation de l'oubli et du refoulement».

Cette préoccupation de la disparition prochaine des derniers témoins de la cruauté a amené les autorités allemandes à organiser pour la première fois une cérémonie commune pour la libération des «Konzentrationslager», les KZ.

Le 11 avril 1945, des soldats de la troisième armée américaine pénétrant en Thuringe avaient libéré 21000 détenus à Buchenwald, alors le KZ allemand. Fin 1944, le camp et ses annexes hébergaient encore 87000 personnes. Depuis sa fondation en 1937, Buchenwald avait vu transiter 250 000 Juifs, Tsiganes, opposants politiques allemands et des pays occupés. 56000 d'entre eux y trouvèrent la mort.

A l'inverse des camps d'extermination comme Auschwitz en Pologne, où une cérémonie de commémoration internationale eut lieu le 27 janvier, les camps allemands de Buchenwald, Dachau, Mauthausen, Bergen-Belsen, etc. eurent, comme le rappela hier Jorge Semprun, la fonction «d'anéantir les résistants politiques de toute l'Europe».

«Négation de toute culture»
Buchenwald se distingue des autres camps allemands par le voisinage de Weimar, la ville-phare de la culture classique allemande du 18e siècle. Le chancelier souligna ce contraste presque insoutenable entre, d'une part, Weimar, «lieu de rayonnement culturel incomparable», où agirent les grands esprits Goethe, Schiller, Herder, Nietzsche, Liszt, et où fut fondée en 1918 la République de Weimar, et, d'autre part, Buchenwald tout proche, «négation de toute culture».

Autre paradoxe: en allemand, Buchenwald désigne la forêt de hêtres, la plus belle de toutes les forêts, et pour les ex-détenus, est synonyme d'avilissement brutal.

Cinq jours après la libération du camp, le commandant local américain força un millier d'habitants de Weimar à visiter baraques et crématoires. Des actualités de l'époque montrèrent des femmes élégantes en chapeau détournant le visage, épouvantées.

Malgré la conquête par les Américains, la Thuringe fit ensuite partie de la zone soviétique et Staline ne se gêna pas de réactiver le camp de Buchenwald pour y envoyer des opposants au communisme. Curieusement, beaucoup acceptent qu'on fasse le silence sur les méfaits soviétiques.

L'un des plus jeunes détenus libérés par les Américains fut le petit Juif polonais Stefan Jerzy Zweig, âgé de quatre ans, qui y était avec son père Zacharias. Le co-détenu et leader syndical social-démocrate Willi Bleicher, qui fit carrière après 1945, le protégea face aux SS. Son sort fut connu du grand public quand l'écrivain est-allemand Bruno Apitz, un autre détenu, publia en 1958 son chef-d'oeuvre «Nu entre loups».

Marcel LINDEN

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