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"Jedem das Seine"

Pour le matricule 31249 de Neuengamme, la mémoire risque de "s'affadir"
France 3 / 26 janvier 2005

Pierre Saufrignon, 83 ans, résistant, matricule 31249 au camp de concentration de Neuengamme, près de Hambourg (nord de l'Allemagne), dit que "parfois les détails lui reviennent d'un coup". Plus de soixante ans après, il se souvient de sa vie à Neuengamme où la faim, les maladies et les brimades ont eu raison de plus de la moitié des 106.000 personnes internées dans ce camp, essentiellement des opposants politiques et des résistants déportés de toute l'Europe.

Aujourd'hui, à l'heure du 60è anniversaire de la libération des camps de la mort, ce petit homme voûté mais encore alerte, aux yeux pétillants, ne croit pas que "la mémoire de la déportation va disparaître avec les survivants", mais pense qu'elle risque de "s'affadir".

"Témoigner, c'est très important, parce qu'il faut que les jeunes sachent ce qui s'est passé et qu'il n'y ait pas d'oubli", ajoute celui qui va régulièrement raconter son expérience dans les écoles.

Conscient d'être parmi les derniers témoins du système concentrationnaire, l'ancien déporté reste serein parce que, selon lui, "la mémoire peut toujours exister à travers des documentaires, des archives". "Les professeurs peuvent prendre le relais sans avoir été déportés et de façon sérieuse", ajoute le vieil homme qui juge nécessaire de "répéter les témoignages des anciens".

Mais, il évoque aussi la multiplication des drames depuis la fin de la guerre: "Il y a des horreurs partout, comme le Rwanda".

Se souvenir n'a pourtant pas toujours été facile: "Après la guerre, j'ai baissé le rideau pendant 20 ans et j'ai refusé de voir mes amis déportés", avoue Pierre Saufrignon, qui s'est alors lancé "de façon éperdue dans le travail".

Après un premier infarctus et une retraite forcée à 60 ans, il ressent le besoin de "faire le point". Il reconstitue sa déportation jour après jour à l'aide de documents et calendriers de 1944 et 1945. Ce travail débouche finalement sur un livre "Mémoire oblige", publié en 2002.

Il y retrace son histoire, celle d'un étudiant en droit qui, en 1943, entre dans la police pour échapper au Service du travail obligatoire (STO) avant d'entrer dans la résistance. "A 21 ans, c'était une aventure... qui nous a coûté cher", dit l'ancien inspecteur qui, avec ses collègues, avertissait les personnes qu'il était censé arrêter.

Dénoncé, il est interpellé le 24 janvier 1944 et interné pendant plusieurs mois à Bordeaux. Il est ensuite transféré à Compiègne puis déporté en Allemagne, le 10 mai 1944. "Là, l'enfer concentrationnaire a commencé", explique l'octogénaire qui évoque un voyage de quatre jours dans des wagons plombés où s'entassent 100 personnes.

A Neuengamme, il est affecté dans un "kommando" travaillant à la construction d'une base sous-marine à Bremen-Farge, au bord du fleuve Weser.

Sa libération n'interviendra que le 29 avril 1945. "Les gens heureux ne peuvent réaliser nos souffrances. Ils ne nous écoutent que d'une oreille molle. Les jeunes par contre restent demandeurs", écrit-il dans son livre où il préfère, aux horreurs de l'univers concentrationnaire, relater la succession de "chances" qui lui sauveront la vie.

Dans l'avant-propos de son ouvrage, l'ancien résistant pose déjà la question de la mémoire citant Paul Eluard: "Si l'écho de leur voix faiblit, nous périrons".

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