
Un
prêtre veut sauver la mémoire de la Shoah d'avant les camps
Voilà
/ 25 janvier 2005
Pour lutter contre l'oubli des débuts de la Shoah, celle d'avant les camps de la mort, un prêtre catholique a entrepris un travail de fourmi sur l'histoire des massacres de Juifs en Ukraine.
Tous les trois mois depuis un an, le Père Patrick Desbois, secrétaire du Comité des relations avec le judaïsme à la Conférence des évêques de France, va en Ukraine avec son équipe de traducteurs, photographes et chercheurs. Il est soutenu par la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Son association s'appelle "Yahad/Inunum" (ensemble, en hébreu et en latin).
L'équipe part à la recherche des fosses communes -"il en existe au moins 500 en Ukraine occidentale", estime le père Desbois - et interroge les témoins, nombreux mais vieillissants, des atrocités commises par les unités mobiles de tuerie, les Einsatzgruppen. Ces commandos déployés sur le front de l'Est dès le début de l'invasion de l'Union soviétique en 1941 exécutèrent les premières mesures de mise à mort systématique des Juifs, ainsi que des commissaires politiques soviétiques et des partisans.
A Babi Yar, près de Kiev, près de 34.000 Juifs furent tués à la mitrailleuse en deux jours, en septembre 1941. Les exécutions massives s'y poursuivirent jusqu'en 1943. Au total, au moins 800.000 Juifs ukrainiens, périrent durant la deuxième guerre mondiale.
Paul Blobel, chef du sous-commando 4a de l'Einsatzgruppe C déployé en Ukraine, se vit imputer la responsabilité personnelle de 60.000 victimes lors de son jugement à Nuremberg. Mais le carnage déprimait ses auteurs, l'ivrognerie croissait et surtout les fosses communes devenaient trop voyantes. Blobel lança alors l'opération négationniste "1005", pour en effacer les traces en déterrant les corps pour les brûler dans des crématoires, avec un "moulin à os" pour ce qui n'était pas calciné.
Avides
de raconter
"On découvre toujours des victimes, on commence seulement à inventorier
les charniers des Einsatzgruppen", a observé le cardinal Jean-Marie Lustiger,
archevêque de Paris, devant des journalistes avant son voyage à Auschwitz
comme représentant du pape pour le 60e anniversaire de la libération du
camp.
"Nous sommes beaucoup aidés par les prêtres ukrainiens, ils lancent des appels à témoignage durant la messe", explique le Père Desbois, sensibilisé au massacre des Juifs ukrainiens par les récits de son grand-père, ancien déporté en Ukraine. "Les curés orthodoxes nous aident aussi et les autorités ukrainiennes également".
"Nous frappons à toutes les portes", poursuit-il, "nous courons avant que les témoins meurent. Leurs fenêtres donnaient sur les fosses communes ou ils avaient été réquisitionnés pour creuser les fosses ou les combler. La plupart sont avides de raconter tout ce qu'ils ont vu et gardé sur le coeur depuis tant d'années. Une seule fois, quelqu'un a refusé de parler".
Il feuillette les albums des photos de chaque mission. Là, ce sont des vieillards qui ont vu tuer leurs voisins depuis la fenêtre de leur école d'antan, ici une dame se dresse sur son lit d'agonie pour raconter enfin.
Seule survivante d'un massacre, Olga Dytchkent sourit sur la photo. Elle est revenue vivre à Zhorka, près de Lvov : "je suis la communauté juive", a-t-elle dit au Père Desbois.
Les cimetières juifs aujourd'hui dévastés ont souvent été des lieux d'exécution. Il faut l'aide des villageois pour retrouver les fosses perdues dans la nature. Quelques-unes ont été protégées par les Soviétiques. Parfois, le nom est clair : un monticule perdu sous les arbres s'appelle toujours "la forêt sur les Juifs".