
«Le
passé nous oblige à être vigilant»
L'Express
/ 24 janvier 2005
Questions à Stéphane Hessel, déporté comme résistant, ancien ambassadeur de France aux Nations Unies.
N'a-t-on
pas tendance à confondre camps de concentration et camps d'extermination
?
Il faut les distinguer, même si les conditions des déportés étaient horribles
dans les uns comme dans les autres. A Buchenwald ou à Dora, nous étions,
en tant que résistants, mal traités, mal nourris, contraints de travailler
durement, mais la mort, si elle était probable, n'était pas programmée
comme pour nos camarades qui arrivaient à Auschwitz pour y être exterminés.
Notre déportation était une étape dramatique dans la vie d'un combattant
qui s'expose en faisant la guerre.
Nos camarades juifs, s'ils étaient des opposants au régime allemand ou
de Vichy, n'étaient pas directement dans le combat. La façon dont ils
ont été systématiquement exterminés leur confère un destin spécifique
que l'on ne saurait à aucun moment oublier ni minimiser.
Alors,
que vous inspire l'attitude du prince Harry, en Grande-Bretagne, lorsqu'il
arbore un brassard à croix gammée pour un bal costumé, ou encore les propos
de Jean-Marie Le Pen ?
Je ne veux aucun mal au prince Harry, qui a probablement des tas de qualités,
mais c'est une façon de jouer avec la mémoire dans ce qu'elle a de plus
détestable. De même, les récentes déclarations de Jean-Marie Le Pen.
Nous, anciens déportés pensons qu'il est extrêmement grave de minimiser
de tels événements en les comparant avec d'autres événements désagréables.
Sommes-nous pour autant à un moment où le néonazisme recommence à prendre
de l'importance ? Etant par nature optimiste, je pense que, si ce phénomène
existera toujours, il demeurera marginal. Tout comme l'antisémitisme.
Marginal, mais évidemment très grave.
L'extermination
systématique d'êtres humains telle que l'ont pratiquée les nazis appartient-elle
définitivement au passé ?
Je voudrais le croire! Je pense que la montée en puissance du droit international,
au cours des cinquante années qui ont suivi 1945, rend beaucoup plus invraisemblable,
aujourd'hui, de tels événements.
En s'appuyant sur l'horreur du totalitarisme et du nazisme, des instances
juridiques ont été créées, des textes comme la Déclaration universelle
des droits de l'homme ou la Convention sur le génocide ont été rédigés.
Pourtant, n'oublions pas que l'Holocauste est intervenu à un moment de
l'Histoire où nous pouvions penser, déjà, que les progrès de l'humanitaire
et du droit empêcheraient cette horreur de se produire dans un pays civilisé
comme l'Allemagne. Nous n'aurions pas cru cela possible lorsque c'est
arrivé; nous risquons de ne pas croire ces horreurs possibles si elles
arrivent demain. Il convient d'être vigilant, de dresser l'oreille et
d'ouvrir les yeux.
Propos recueillis par Alain Louyot et Pierre Ganz (RFI)