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Le convoi des «14.000» de Buchenwald (suite)


Roger ARNOULT - Matricule 49594

 

 

 

 

 

 

 

DISPERSION ET EXTERMINATION DES « 14.000 »
Sans doute fallait-il mettre d'abord l'accent sur ces caractéristiques portant sur l'ensemble du convoi. Le danger serait de donner l'impression que cette forme, compacte lors de son arrivée, se maintint ainsi amalgamée durant une longue période.

Tout au contraire, elle ne tarda pas à se disloquer, à se disperser, à se diluer dans le labyrinthe concentrationnaire. C'est pareil pour tous les convois à fortiori les plus anciens.

Quand survint la libération en avril 1945, il ne restait que quelques dizaines de «14.000» au camp central de Buchenwald. Voici les étapes principales de la dispersion et finalement de l'extermination de ce convoi.

CEUX DE PEENEMUNDE ET DE DORA MITTELBAU
Dès la mi-juillet 1943, un premier contingent d'environ 350 fut expédié dans le lointain Kommando des bords de la Baltique, à Peenemünde, le centre d'essai des fusées bien connu. Ils y travaillèrent peu de temps puisque ce centre subit un terrible bombardement allié le 17 août 1943 au cours duquel la plupart des installations furent détruites. Il y eut, semble-t-il, une douzaine de morts parmi nos déportés, ainsi que des blessés.

Quelques jours plus tard une centaine de rescapés étaient ramenés à Buchenwald d'où, après un court séjour, on les transférait à DORA le 18 août 1943. Ils seront dans les premiers affectés au tunnel. Quant aux autres, environ 200, ils seront d'abord utilisés aux travaux de déblaiement à Peenemünde avant d'être transférés directement à Dora en octobre 1943, soit deux mois plus tard.

Qu'ils soient des transferts d'août ou d'octobre, ces «14.000» venus de Peenemünde reçurent à Dora une nouvelle immatriculation. Ils devinrent des «28.000» ou encore des «22.000», perdant ainsi toute référence avec leur convoi d'origine. Cette réimmatriculation est d'autant plus curieuse que d'autres transports de Buchenwald à Dora, effectués en septembre, octobre, novembre, décembre 1943, comprenaient de nombreux «14.000» (avec bien d'autres) qui conservèrent leurs matricules initiaux. Si bien qu'à Dora, qui absorba finalement au moins 50 à 60 % du convoi, il y avait des «ex-14.000» qui étaient des «28.000» ou des «22.000 » tandis que ceux non passés par Peenemünde restèrent toujours des 14.000.

Faute de connaître ces bizarreries administratives, on ne peut pas suivre la destinée du convoi, notamment en ce qui concerne la mortalité. Celle-ci est énorme. Pour ceux venus de Peenemünde, qui vécurent un véritable enfer à l'intérieur du tunnel de Dora, enfermés dans les galeries sans voir le jour durant plusieurs mois, soumis au plus inhumain régime de travaux forcés qu'on puisse imaginer, la mortalité est de l'ordre de 70 à 75 % en trois ou quatre mois.

Cette mortalité parait un peu moindre pour cette période de l'hiver 1943/1944 de l'ordre de 60 à 65 %, pour les contingents de déportés non enfermés nuits et jours dans les galeries mais logés dès leur arrivée dans le camp à l'extérieur du tunnel. Non point que la nourriture y soit meilleure et les sévices moins sévères, mais sans doute l'air et la lumière du jour, si indispensables à l'homme ne serait-ce que quelques heures quotidiennement, atténuaient ce que les intempéries pouvaient aggraver.

Durant les cinq premiers mois à Dora, les travaux consistèrent en aménagement du tunnel et de ses galeries pour les transformer en halls d'usines souterraines. Pour la masse des déportés ce sont des travaux de force, pénibles, physiquement épuisants où la qualification n'intervient pas. Les industriels nazis useront de cette main d'oeuvre esclavagiste, avec sauvagerie, sans le moindre ménagement. Quand les halls aménagés deviendront utilisables pour la production des fusées et autres fabrications de guerre, on peut dire que la moitié du convoi des «14.000» a été exterminée.

Quelques dizaines survivront. Ces rescapés, devenus une petite minorité parmi les déportés de toutes provenances ajoutés sans cesse, tout au long de l'année 1944, à l'industrie de mort qu'était Dora-Mittelbau, franchirent non sans de nouvelles pertes les derniers mois de leur déportation. Une dernière épreuve les attendait : l'évacuation, les marches de la mort. Quelque-uns encore disparurent.

Quant aux derniers, une cinquantaine peut-être, plus dispersés que jamais, ils connurent la libération en vingt endroits différents. Ils s'étaient perdus de vue, à tel point que chacun se croyait bien être le dernier survivant de l'hécatombe.

Plus tard, quand ils eurent enfin repris pied dans le monde civilisé, quelques-uns se sont retrouvés. Qui a eu le privilège d'en voir deux se retrouvant, face à face, alors qu'il croyait l'autre anéanti depuis longtemps, ne l'oubliera jamais. Plusieurs d'entre eux, d'authentiques résistants, ont témoigné de l'effroyable calvaire vécu ; la présente étude leur doit beaucoup.

CEUX DE MAIDANEK ET AUSCHWITZ
Du millier qu'ils étaient fin juin 1943 les «14.000» restaient moins de 500 à Buchenwald au nouvel an 1944. Outre ceux de Peenemünde, puis les autres transférés à Dora, il y en eu aussi dispersés vers les destinations les plus diverses. Jamais en groupes importants. Il faut aussi déduire ceux qui moururent sur place entre temps.

Aux derniers jours du mois de janvier 1944, un transport quitte Buchenwald pour Lublin qui comprend environ une centaine de «14.000» et d'autres, notamment des «20.000» et «21.000» ainsi que quelque-uns des transférés de Mauthausen de mars 1943. Le point commun à ce groupe de partants pour une destination si lointaine provient du fait qu'ils étaient jusque là affectés aux ateliers de la D.A.W. attenants au camp. On constate aussi qu'il s'agit pour la plupart de travailleurs du bâtiment, du bois, mais aussi des mineurs, des marins-pêcheurs, etc..., autrement dit : pas des truands.

Au camp de Maïdanek, ils se trouvent mêlés à d'autres déportés provenant des D.A.W. de Sachsenhausen et Dachau. Ils sont affectés au Kommando «Bauleitung D.A.W», situé en plein centre de la ville de Lublin, et seront occupés à des travaux de scierie, de menuiserie, de débardage de bois.

L'hiver se prolonge en cette région et il sera rude. Courant février un transport de malades provenant de Dora arrive à Maïdanek, il comprend 250 Français en piteux état qu'on envoie là pour mourir. Simplement les S.S. ont voulu soulager le Revier de Dora. Ils sont de tous les convois de 1943, des 20.000, des 21.000, des 30.000, des 38.000, mais on trouve aussi des 14.000 ou des 28.000 ex-14.000. Tous mourront dans les conditions les plus affreuses en quelques semaines.

En avril, les 8 derniers encore vivants, seront transférés à Auschwitz. Un seul rentrera en France en 1945 et ce n'est pas un «14.000» donc aucun survivant dans ce lot. Ceux de D.A.W. Lublin tiendront jusqu'en juillet, mais le 24 de ce mois d'été le camp de Maïdanek et ses Kommandos se voient évacués en direction d'Auschwitz. Ils sont soumis à un exode meutrier, la première de toutes les marches de la mort. Parmi les victimes il y a encore des 14.000.

Six mois d'Auschwitz vont encore éclaircir les rangs des rescapés. Lorsqu'en janvier 1945 Auschwitz se trouve évacué à son tour. Dans les colonnes évacuées vers Gross-Rosen et autres lieux figurent encore d'anciens 14.000 de Buchenwald, mais plus dispersés que jamais. Quelques-uns finiront à Mauthausen ou à Bergen-Belsen.

De même que ceux de Peenmünde-Dora, chaque rescapé du groupe de Lublin-Auschwitz, pensait bien être le dernier survivant. Des retrouvailles se produisirent, émouvantes, parfois bien des années après. Ces quelques rescapés témoignèrent eux aussi ; sans eux ce chapitre de l'histoire du convoi des «14.000» ne serait pas écrit.

DERNIÈRE ÉTAPE
Revenons une nouvelle fois à Buchenwald où, fin janvier 1944, après le départ pour Lublin, restaient encore quelques 300 déportés «14.000». On en trouvait dans les Kommandos de travail les plus divers. De même dans les Blocks à forte concentration française, au 10, au 14, au 26, au 31, au 34 et plusieurs autres.

Quelques-uns de leurs matricules ressortaient dans la cohue des nouveaux venus de janvier, de mai, de juillet, d'août avec des numéros 40.000, 50.000, 60.000 et même 80.000. Ils faisaient figure d'anciens, ayant des habitudes bien à eux, avec dans le regard une certaine impassibilité que plus rien n'étonne.

Cependant, le bombardement du 24 août et ses suites, entraînera de gros bouleversements dans les effectifs. Des transports massifs quittèrent le camp pour toutes sortes de destinations. Les convois récents fournissaient le plus grand nombre de partants mais les anciens, réduits depuis longtemps, voyaient leurs rangs s'éclaircirent encore.

Il en fut ainsi pour les «14.000» et les derniers, moins d'une centaine, devinrent une espèce rare dans la foule concentrationnaire. Même les truands les plus combinards qui avaient pu échapper jusque là - on se demande comment - aux listes de transports se volatilisèrent les uns après les autres. Le rouleau compresseur de la S.S. n'épargnait personne.

Ainsi, mêlés aux déportés de toutes nationalités et de tous les convois, la dispersion des «14.000» s'est poursuivie inexorablement au fil des mois. Elle sera encore accentuée jusqu'à l'émiettement, lors des évacuations de mars, avril et mai 1945 de la plupart des Kommandos extérieurs et du camp central lui-même.

Dès lors il devient difficile, sinon impossible (à moins que de longues et minutieuses recherches le permettent un jour) de connaître la destinée de chacun d'eux. Qui a péri et où ? Qui s'en est sorti et comment ? Peut-on répondre à ces questions pour les mille déportés du 26 juin 1943 ? Nous pensons que oui, du moins pour le plus grand nombre. Déjà nous sommes renseignés, avec une bonne exactitude, pour quelques centaines et toutes les sources d'informations sont loin d'être épuisées. Reconnaissons que la tâche est ardue et que la bonne volonté ne suffit pas. Faute de pouvoir présenter dès maintenant un tel inventaire qualitatif, au moins peut-on tenter un bilan approximatif d'ensemble.

TENTATIVE DE BILAN
Les estimations ci-après s'en tiennent aux données quantitatives essentielles - elles découlent d'une précédente étude sur «la déportation des Français à Buchenwald», d'où nous extrayons les éléments relatifs au convoi des «14.000». Nous indiquions alors que, sur le millier de déportés au départ de Compiègne le 26 juin 1943, le nombre des rescapés rentrés au printemps 1945 se situaient entre 200 et 300. En retenant la moyenne, on a donc une mortalité de l'ordre de 75 %.

Par rapport aux autres grands con-vois de Buchenwald c'est, de toute évidence, le pourcentage de perte le plus élevé - la moyenne générale pour les 25.000 Français passés par Buchenwald - Dora et leurs Kommandos tournant autour de 53 %. [ .... ]

Texte publié en juillet-août 1983 dans
Le Serment N° 159

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