

Le convoi des «14.000» de Buchenwald
Nous présentons ci-après une étude qu'il faut considérer comme une approche et non comme l'histoire exhaustive du convoi dit des « 14.000 » de Buchenwald. Nous tentons d'abord de le situer dans le temps et dans les lieux. Nous nous efforçons ensuite de dégager les données essentielles qui découlent de l'analyse et de la confrontation des documents et des témoignages qui ont pu être recueillis.
Ils sont nombreux, variés et pourtant insuffisants. Des lacunes apparaissent et, comme on le verra, nous sommes parfois amenés à des interrogations auxquelles nous ne répondons que trop imparfaitement.
Il est possible également que certaines appréciations puissent être remises en question. De même peuvent être retrouvés des aspects ou précisions qui nous ont échappé ; tant il est vrai que ce genre de recherche sur la déportation restera toujours hérissé l'écueils assez peu prévisibles.
D'ailleurs, même prévisibles, on ne les franchit pas aisément. Ainsi, c'est volontairement que dans cette étude nous ne citons aucun nom de déportés du convoi. Nous en connaissons pourtant beaucoup, tant parmi les rescapés que parmi les morts, dont les mérites sont grands. Mais pour d'autres, également connus, il faudrait se montrer sévères. Enfin, nous ne les connaissons pas tous et nous rencontrons des difficultés pour rétablir la liste complète tant des morts que des rescapés.
Pour toutes ces raisons nous estimons qu'une étude, qui n'a pas de précédent, ne peut être qu'une étape et non une fin. On constatera également que l'étude dépasse souvent le cadre du seul convoi en question.
Un convoi quelqu'il soit, de même qu'un camp, ne peut être valablement étudié que placé dans le milieu et le contexte historique. C'est peut-être plus vrai encore pour ce convoi-ci dont l'arrivée à Buchenwald constitue une étape importante de l'histoire de ce camp, comme de Dora, avec des répercutions lointaines jusqu'à Auschwitz et Maïdanek, par exemple.
Il en découle que certains aspects trop peu ou trop mal connus se trouvent mis en évidence ce qui devrait, pensons-nous, désencombrer un peu le terrain et ouvrir davantage la voie à une meilleure connaissance de la déportation des français comme de l'histoire du célèbre « KZ » sis au sommet de l'Ettersberg, aux portes de la ville de Goethe et de Schiller.
1ère PARTIE
LE
PREMIER GRAND CONVOI FRANCAIS AU K.L.B.
Parti de Compiègne le 26 juin 1943, débarqué à Weimar le 27, ce convoi
comportait 962 déportés enregistrés vivants à l'arrivée au camp de
Buchenwald. Ce nombre figure dans les statistiques publiées par le
Comité International.
Mais quel était le nombre exact embarqué à Compiègne ? Y eut-il des morts et des évadés durant le trajet et combien ? Très probablement une trentaine. En ce cas ils étaient un millier, à quelques unités près, à l'embarquement. Nous ne pouvons pas contredire, faute de documents, ceux qui avancent le chiffre de 1100. Nous disons seulement que les indices et recoupements font plutôt retenir le millier.
Dépouillés de leurs vêtements et de tout ce qu'ils possédaient sur eux, ces arrivants reçurent, avec la tenue rayée mémorable, des numéros matricules dans la série des «14.000». D'où l'utilisation de ce nombre rond pour désigner, tel un millésime, ce contingent de français voués à la géhenne concentrationnaire.
Ce premier convoi important venu de France, introduit d'un coup dans la cohue internationale de Buchenwald, apparaît comme un évènement remarquable. Plus qu'on ne l'a vu généralement et pas seulement dans le moment mais à longue portée.
Toutefois, contrairement à ce qui a été dit ou écrit trop hâtivement, ce n'était pas les premiers français jetés dans ce bagne nazi. Plusieurs centaines d'autres avant eux en avaient pris le chemin, mais jamais par grands convois, toujours des petits groupes, voir des isolés, objet de transferts en provenance d'autres camps ou prisons nazis.
Ainsi, en mars 1943, une cinquantaine y étaient entrés venant de Mauthausen. En janvier de la même année on en trouve encore une quarantaine noyés dans un convoi d'un millier de détenus polonais, russes, yougoslaves et divers. Plus avant, en remontant jusqu'à l'été 1940, on en découvre de ci, de là, éparpillés, perdus dans la masse concentrationnaire. Ils passèrent à peu près inaperçus.
Qu'étaient-ils devenus ? Certains sont morts à Buchenwald et leurs noms figurent sur le registre des décès, le «Totenbucher» de Buchenwald. D'autres, après un stage plus ou moins long, avaient été transférés ailleurs. De sorte que, jusqu'à l'arrivée de la formation compacte des «14.000», les francais apparaissaient aux détenus des autres nationalités comme une espèce rarissime.
Désormais, à partir de cette fin juin 1943, on allait les connaître et parler d'eux dans le « KZ » de la forêt des Hêtres. Hélas, pas tellement en bien.
LA
COMPOSITION SOCIALE DU CONVOI
Cette composition sociale se révéla être des plus hétérogène. En ce
millier de français, on trouvait vraiment de tout, du meilleur au
pire. Et, là comme ailleurs, ce sont souvent les pires qui se font
d'abord remarquer, tandis que les bons passent inaperçus.
Les patriotes, les résistants, les dignes citoyens de la «grande nation» - expression chère aux politiques allemands - ne représentaient qu'une partie du convoi. L'autre partie (pas facile à évaluer exactement faute de connaître l'ensemble des curriculum vitae) semblait avoir été recrutée dans les bas-fonds.
De fait, un certain nombre provenait du quartier du Vieux Port à Marseille. Dans ce lot on rencontrait des raflés de tous acabits : des trafiquants, des proxénètes, des voleurs, des déclassés, des déshérités dans la débine, des vagabonds et des clochards. Cependant, tous n'étaient pas de dangereux repris de justice, certainement pas. Il s'en trouvait pourtant plus qu'il n'en fallait pour jeter le discrédit et nuire à l'ensemble de ce collectif francais.
Et pour les autres nationalités du camp, la FRANCE : c'était donc
ça !
Il nous parait utile de signaler ici, qu'à la même époque, un autre
convoi d'aussi mauvaise réputation avait abouti à Sachsenhausen, avec
un pourcentage plus élevé encore de raflés du Vieux Port.
Mais en ce camp d'autres convois importants plus représentatifs du peuple de notre pays étaient venus auparavant ; dès janvier 1943 en provenance de Compiègne et plus tôt encore venant du Nord et du Pas-de-Calais avec de nombreux mineurs.
Les diverses nationalités à Sachsenhausen, grosso-modo les mêmes qu'à Buchenwald, avaient eu le temps de se faire une opinion sur les français. On les connaissait bien. Aussi le convoi douteux, lorsqu'il arriva, fut apprécié pour ce qu'il était et non comme échantillonnage de la France toute entière.
Hélas, à Buchenwald, ce fut au travers d'un tel convoi que les déportés des nationalités de toute l'Europe découvraient la France. Et, ainsi, ce qui n'aurait du être qu'un incident passager, eut des conséquences à court et long terme.
LES
TRUANDS SE FONT REMARQUER
Dès les premières semaines, comme par la suite d'ailleurs, la plupart
de nos compatriotes «14.000» y compris, il faut le dire parce que
c'est vrai, une partie des raflés qui n'étaient point méchantes gens,
eurent une attitude pleine de dignité dans la grande misère qui les
frappait.
Mais les agissements de la pire racaille, quoique très minoritaire, ne tardèrent pas à provoquer un état d'hostilité grandissant parmi les détenus des autres nationalités. Les pratiques et les moeurs des bas-fonds greffées sur l'odieux régime concentrationnaire des nazis, imagine-t-on ce que cela peut donner ?
Les truands allèrent jusqu'à organiser de véritables maffias, des gangs, se livrant à toutes sortes de trafic, de rapines d'un bout à l'autre du camp. Il est vrai que le terrain s'avérait propice et même bien préparé. Une pègre venue de toute l'Europe, et d'abord d'Allemagne même, nageait comme poisson dans l'eau dans ce cosmopolitisme concentrationnaire imaginé par les nazis.
Encore que les criminels allemands, pépinière de Kapos, mercenaires, massacreurs et tueurs en tous genres, se distinguaient par le port d'un triangle vert ; tandis que nos gangsters arboraient bel et bien, avec la lettre « F » des français, le triangle rouge des politiques. C'était ainsi. La confusion n'en était que plus grande.
Parmi toute l'engeance de sac et de corde, nos voyous « 14.000 » ne furent pas en reste, ils se distinguèrent sans le moindre scrupule. Au détriment de qui ? Pas des S.S., ni des possédants - l'espèce n'existait pas en ce lieu - mais de la masse des déportés, si dépourvue pourtant.
Qui n'a pas connu l'enfer des camps peut se demander à bon droit : comment extorquer quelque chose à un malheureux démuni de tout bien ?
Tant qu'un être n'est pas réduit à l'état de cadavre absolument nu, il possède toujours quelque chose : sa chemise ou sa maigre ration de pain, par exemple. En lui volant ce pain - sa vie donc - un scélérat pouvait obtenir, par échange ou troc, quatre ou cinq cigarettes, selon les fluctuations du « marché ».
Tel était le point de départ des rapines et des trafics les plus variés. Et tout se monnayait. Même une place dans un Kommando, en graissant la patte au Kapo vénal. Et combien d'autres vilenies qui dégradaient les hommes avant de les faire mourir ?
Dans cet effroyable engrenage, dans ce processus de déshumanisation voulu par les nazis, non point particulier à Buchenwald mais sévissant sans tous les camps du système, encore moins l'apanage des Français mais atteignant toutes les nationalités, il faut bien constater que les gredins du convoi des « 14.000 » s'y jetèrent corps et âmes.
Le malheur est que, plutôt que jeter l'opprobre sur une bande d'énergumènes comme il en existe dans toutes les métropoles du monde, la détestable réputation rejaillit sur l'ensemble du convoi. Pis encore. Du fait que c'était le premier grand convoi français, l'opinion se répandit qu'il reflétait les moeurs et la mentalité du peuple français en général. Ne portait-il pas des triangles rouges avec le F ?
Et l'on entendit circuler dans les Blocks, du grand comme du petit camp, des propos du genre : « Pas étonnant que les divisions d'Hitler en juin 1940 écrasèrent ce peuple de voyous et de dégénérés... » Et les S.S. de surenchérir, bien entendu.
Les invectives, les railleries, les sarcasmes les plus orduriers venaient salir les meilleurs de chez nous, des patriotes méritants, d'authentiques résistants, des hommes qui avaient endurés les tortures sans faiblir et parfois en portaient encore les traces toutes fraîches.
Aux souffrances physiques, aux rigueurs concentrationnaires, s'ajoutaient ainsi des souffrances morales insupportables et tellement injustifiées. Dans la vie quotidienne du camp, nos compatriotes les plus sains, les plus humbles, pâtissaient souvent des conséquences directes ou indirectes de ce révoltant état de choses ; tandis que les truands combinards, imperméables aux insultes et au mépris, savaient se tirer d'affaire y compris par les moyens les moins recommandables.
LES
RESISTANTS RÉAGISSENT COURAGEUSEMENT
Cependant les vrais politiques du convoi des «14.000 », ceux qui portaient
dignement le triangle rouge surmontés de la lettre F, les plus fermes
et les plus courageux, réagirent tant qu'ils purent. Ils ne cédèrent
jamais.
Face à tant d'adversité et d'hostilité conjuguées, ils s'efforcèrent de combattre les funestes conséquences ; d'abord d'un point de vue immédiat, matériel, physique, en incitant nos compatriotes honnêtes à se serrer les coudes, à se protéger mutuellement, en organisant la solidarité. Mais aussi en agissant pour défendre l'honneur des Français dans le camp, pour donner de notre pays et de son peuple une autre image, la vraie, celle qui découle de notre histoire, de nos luttes passées et présentes.
Leurs efforts, ne furent pas vains, les premiers, les politiques allemands qui dirigeaient l'organisation clandestine internationale s'en rendirent compte et vinrent à leur secours. Des contacts étaient établis ; bientôt des Français joueraient un rôle dans l'organisation de la solidarité et de la Résistance.
Tout n'était pas perdu. Une lueur d'espoir gagna peu à peu le premier grand collectif français à Buchenwald. Les mérites des plus courageux d'entre eux sont trop méconnus ; ils sont grands pourtant : là résident leurs plus beaux titres de Résistance, sans aucun doute.
Dans les mois qui suivent d'autres convois importants arrivèrent de Compiègne dont la composition s'avéra bien différente, plus représentative du peuple français surtout de ses couches les plus patriotiques qui n'avaient pas accepté l'occupation nazie ni la servilité de Pétain et ses fantoches de la collaboration.
Pourtant les deux convois suivant, les « 20.000 » et les « 21.000 » de Septembre, furent accueillis à Buchenwald par la masse des déportés des autres nationalités, à peu près comme une plaie venant d'outre Vosges. Ils subirent à leur tour les effets de la détestable réputation qui persistait. Il est vrai qu'ils apportaient aussi des renforts aux valeureux « 14.000 » qui les accueillirent, non point avec joie puisqu'ils les voyaient plonger à leur tour dans la Babel infernale des S.S., mais en frères de lutte et de souffrances avec lesquels ils allaient serrer les rangs.
Plus tard, surtout en 1944, les changements furent plus conséquents et, c'est incontestable, l'opinion publique buchenwaldienne se modifia heureusement, à tel point la participation au premier plan des Français. Mais ceci est une autre histoire.
CONSÉQUENCES
À LONGUE PORTÉE
La néfaste et injuste réputation faite aux déportés français, non
seulement dans le camp de Buchenwald mais aussi à Dora et en maints
kommandos extérieurs, du fait des agissements honteux de la lie des
« 14.000 » ne disparut jamais complètement ; des séquelles subsistèrent
jusqu'à la libération en 1945, notamment parmi les étrangers les plus
francophones.
Dès lors on tombe dans le calomnie pure et simple, encouragée par les S.S naturellement. Même depuis la guerre et jusqu'à nos jours, il en est resté quelque chose, du moins au niveau de la réputation du convoi des « 14.000 » mal jugé sur l' ensemble de sa composition. Même chez des anciens déportés français est restée comme latente, l'opinion que ce convoi-là était pourri.
Jusque dans les milieux les plus officiels et les mieux avertis des problèmes de la déportation cette opinion prévaut parfois. En témoigne un résistant rescapé du lot des « 14.000 » : il visitait un jour le Centre International des recherches, à Alrosen en R.FA. (le S.I.R. placé sous l'autorité du Comité International de la Croix-Rouge.) et il fut amené à préciser à un fonctionnaire de cet organisme qu'il était déporté de ce convoi.
Ce fonctionnaire, surpris au plus haut point, objecta : « Comment ? Vous, mais c'est un convoi de droit commun ». Ceci se passait après 1960. Voilà qui nous paraît absolument inadmissible et mérite une mise au point. Il n'y a jamais eu de « convoi de droit commun », ni celui-là, ni d'autres ; l'expression est incongrue et même grotesque. Aucun droit, fut-il commun, ne justifie les déportations dans les camps nazis.
Les déportations en masse, par trains entiers et quelque soit la composition sociale des victimes, se sont pratiquées en dehors de toute notion de justice, sans aucune référence à une légalité quelconque. Pour respecter la vérité historique, on peut dire seulement que, comparé à d 'autres convois, celui des « 14.000 » comportait, parmi les raflés, une dose inquiétante de repris de justice.
Voilà qui est différent. Parce qu'une centaine, peut-être, de dévoyés tombèrent au plus bas niveau de la malfaisance et de la déshumanisation voulues et entretenues par les nazis et leurs S.S. comment peut-on confondre la partie avec le tout ? Et par ce biais jeter l'opprobre et le discrédit sur plusieurs centaines de déportés et, parmi eux, beaucoup de résistants de la première heure qui ont droit à notre estime et à la reconnaissance de la nation.
Le catalogage infamant infligé à l'ensemble des « 14.000 » parait plus monstrueux encore si l'on sait que, de tous les convois français passés à Buchenwald, il est celui qui a le plus souffert et le plus enduré au cours de 22 mois de déportation ; celui qui a payé le plus lourd tribut.