

Souvenirs de déportation : les " 14 000"
Ils sont 962 hommes à franchir la sinistre porte du camp. Ils ont un nom, ils vont devenir un numéro, du matricule "13979" au matricule 14940". Ils n'ont aucune idée de ce lieu où ils arrivent. Ils apprennent très vite que ce sera difficile, que "Buchenwald" n'a rien de commun avec les prisons, le camp de Compiègne qu'ils viennent de quitter, si durs ont-ils pu être. S'ils ne sont pas les premiers Français à fouler le sol de l'Ettersberg, ils sont le premier grand convoi de déportés de France, qui sera suivi de nombreux autres.
L'industrie de guerre nazie a besoin de main-d'oeuvre à bon marché, corvéable à merci, jusqu'à la mort. Un demi-siècle après, répondant à une invitation de l'Association, quelques rescapés se souviennent de ce "27 juin 1943".
COMPIEGNE
"Après avoir été rassemblés au camp "C" la veille du départ, nous
avons passé la nuit à échafauder des tactiques d'évasion. Au matin,
encadrés par les soldats de la "Wehrmacht", nous sommes partis chantant
"La Marseillaise". Des civils regardaient notre colonne, un café était
ouvert. Soudain, mon voisin quitte la colonne, pénètre dans le café.
Il avait réussi" (André CARDON, 14204).
"Nous sommes partis à pied, jusqu'à la gare. En passant sur le pont,
un camarade plonge dans l'Oise. Les Allemands ouvrent le feu. C'était
horrible". (Jean PAREDES, 14171).
LE "VOYAGE"
"L'embarquement fut assez rapide, par groupe d'environ soixante par
wagon. Arrêt vers Châlon sur-Marne, tentatives d'évasion. La nuit,
l'immobilité. Arrivés à la frontière de la Lorraine, le train s'arrête.
Nous descendons tous et devons nous déshabiller totalement. Au nouveau
départ, nous sommes cent par wagon ; la fatigue les rend silencieux"
(André CARDON, 14204).
"J'avais appris un truc pour ne pas crever de soif. Mettre un noyau dans sa bouche pour saliver. J'avais trouvé un petit écrou et je l'ai conservé jusqu'à Buchenwald. J'ai vu des camarades boire leur urine, d'autres devenir tous". (Marcel MATHIEU, 14546)
"L'ACCUEIL"
"Après
notre épouvantable voyage, c'est l'arrivée en gare de WEIMAR. "Accueil
et réception" des SS, mais aussi de la population, femmes et enfants
nous insultant, jetant des pierres. Notre premier contact avec les
habitants du Grand Reich... " (Joseph JAZBINSEK, 14592)
Nous étions attendus et à peine sommes-nous descendus des camions que la "distribution" commence. Hélas, ce n'est pas la boisson espérée, mais une avalanche de coups de gourdins. Notre premier souci, parer les coups. Malgré le sang qui coule, le sentiment prédominant n'est pas la peur, mais une interrogation : "Sommes-nous chez les fous ?". (Norbert LABAU, 14119)
"J'ai eu une grande impression de malaise, d'angoisse à la vue de ces hommes, en vêtements rayés, n'ayant plus que la peau et les os, entourés de SS et de chiens hurlants". (Pierre EVRARD, 14028)
"Longue attente, puis par groupe, c'est le déshabillage. Un SS contrôle la vacuité de nos orifices naturels, puis c'est la tondeuse partout, l'immersion dans le crésyl, la douche et le nouveau vestiaire : chemise, caleçon, pantalon, veste, sans souci de taille, claquettes, toile sur semelle bois, deux triangles rouges frappés du "F' et deux numéros matricules. Nous n'avons plus rien à envier aux hommes que nous avons aperçus en arrivant". (Jacques CLAIRET, 14660)
"Une très grande pièce, les douches. Je cherche mes trois camarades. Ils sont près de moi, mais, ainsi rasés, je ne les reconnaissais pas. La douche coule tiède, alors là j'ai bu cette eau avec avidité et délice, cela faisait si longtemps que nous n'avions eu aucun liquide pour nous désaltérer". (Marcel DESCLOS, 14381)
"Dans la baraque, je suis allé à la recherche de mon jeune frère, âgé de vingt ans. Ne le retrouvant pas, j'ai appelé ; il se trouvait à quelques pas. On ne s'était pas reconnu. Tombant dans les bras l'un de l'autre, j'ai pleuré pour la première fois depuis mon arrestation. Et puis ce fut dans une autre circonstance : le 6 février 1944, à DORA. Je me suis rendu au "Revier", le block était vide, tous les occupants avaient été évacués vers MAÏDANEK. J'ai compris que j'avais perdu mon frère, c'était terrible". (Joseph JAZBINSEK, 14592)
"Je me suis retrouvé dans un block, le "52". Le lendemain, le chef de block nous réunit en demandant un "Dolmetcher". Il nous tient ces propos : "Vous êtes ici dans un camp de concentration et vous que des numéros. Je n'aime pas les Français...". Je me demandai avec frayeur si une telle époque pouvait exister. Je ne doutai plus de ce que j'avais entendu dire de la barbarie nazie, de ses atrocités". (Edmond PERRIER, 14695)
"Après les brutalités SS du voyage et du débarquement, les réactions d'internés allemands, endurcis par les privations, les années de prison et de camp, sans avoir commis d'autres crimes que d'être antifascistes, et qui avaient de la peine à vivre encore comme des êtres humains, nous étaient difficile à comprendre". (Maurice GAULT, 14647)
ET APRÈS...
"Les jours passaient et se ressemblaient étrangement. Nous devions
transporter de grosses pierres sur notre dos de la carrière jusqu'au
camp. Voyages incessants, exténuants, travaux de bagnards. Plus tard,
nous avons été transférés à DORA". (Jean PAREDES, 14171)
"Le petit camp ; la matraque ; la carrière à plusieurs pour pousser les chariots jusqu'à la route ; et toujours au camp, la matraque. Nous avons eu beaucoup de morts qu'il fallait ramener au camp, monter à "l'Appel", avant le Krematorium". (Roger RICHARD, 14844)
"Le 9 juillet, départ en Kommando pour PEENEMUNDE. Nouvelle immatriculation, dans les "4000", mais même régime de camp. Après le bombardement de la base, le 17 août, déblaiement puis retour à BUCHENWALD, le 13 octobre. Nouvelle désinfection, nouveau matricule "28001". 15 octobre, départ pour DORA, le tunnel de la mort. Les six mois passés aux tunnels sont les plus affreux de ma captivité. Sur les 400 que nous étions à l'arrivée, le 15 octobre, nous n'étions plus que 70 en décembre". (Émile BERNARD, 14165)
"À Compiègne, les gens nous lançaient du pain, nous criant : "Courage, dans trois mois ce sera fini !". BUCHENWALD, PEENEMUNDE, DORA, ELLRICH, NORDHAUSEN... ces "trois mois" ont vraiment duré. Nous étions au bout du rouleau en avril 1945. (Marcel MATHIEU, 14546).
LA RÉSISTANCE
"Vint mon tour de passer à la tonte. Le Kapo coiffeur allemand me
demande s'il y a des Espagnols. Bien que Français, je comprends leur
langue. "Pourquoi es-tu là ?"; "Politique"; "Fais bien attention,
ne parle pas trop, je te reverrai". Mon impression fut qu'il y avait
quelque chose de bon. Elle se révéla juste : l'organisation clandestine
de Résistance existait dans le camp. La démonstration en sera brillamment
confirmée le 11 avril 1945". (Jean ROCHER, 14607)
"Après le passage au petit camp, je fus affecté au block "31 " et c'est seulement à ce moment que j'ai pu renouer un contact avec des camarades, mais jusqu'à ce moment le moral n'était pas au beau fixe". (Roger BOUGEOT, 14111)
"Je suis nommé sous-chef de block au "31" et confirmé dans la solidarité internationale. Quel travail nous avons fait avec LAGARDE, PUJOL. Le "31 " était le "block de la Résistance". Combien sont passés par là ? N'oublions jamais". (Gilbert SCHWARTZ, 14597)
DES MOTS COMBIEN EMOUVANTS...
Tous ces extraits - de textes plus ou moins longs - répondent à notre
souci de perpétuer la Mémoire. Ils sont empreints d'émotions contenues
au rappel de ce passé, au souvenir de tous ceux que nous avons vu
disparaître. Certaines de ces phrases sont aussi des rappels plus
intimes mais qui, avec ce décalage d'un demi-siècle, soulignent combien
ils avaient alors d'importance, morale surtout.
"Ce 27 juin 1943 (j'avais eu 29 ans le 24, à la St Jean)... Pendant quinze jours, je n'ai pensé ni à ma femme, ni à mon enfant, abrutis que nous étions..." (Marcel DESCLOS)
"Après avoir "fêté" mes 20 ans dans le wagon qui de Compiègne nous amenait à Weimar...(Jean ROCHER)
"Marié le 6 mars 1943, je fus arrêté le 12. Malgré tout j'ai pu célébrer mes Noces d'or..." (Joseph JAZBINSEK).
Merci à vous tous, chers camarades, obligés parfois de forcer votre sensibilité pour rappeler des souvenirs enfouis au fond de vous-mêmes, mais qui soulignent la nécessité impérieuse de témoigner pour que plus jamais l'on ne revoie cela. Laissons la conclusion à l'un d'entre-vous:
"Notre reconnaissance à la pérennité de votre action. Une pensée pour nos absents. Notre cordiale fraternité aux 14000", solidaires avec tous les autres. Que vivent leur honneur et leur gloire au souvenir de ce que fut la déportation". (Jacques NERI 14100)