

Notre existence à Compiègne et sur le chemin de Buchenwald
Trente années
Au soir du 18 septembre 1943, la rangée de projecteurs de la tour arrose de sa lumière crue près d'un millier d'hommes que les " lagerschutz " essaient de faire mettre " zu fünf ", sur cet " Appelplatz " du K.L. Buchenwald. Ce sont ceux qui, dans notre jargon, vont devenir les " 21 000 ". Trente années sont écoulées. Combien en reste-t-il ?
Six mois à Compiègne
Après deux ans d'illégalité - et de péripéties nombreuses - le 27 février 1943, je tombe aux mains de la police allemande. Dans les prisons de Bordeaux je retrouve les dizaines de jeunes, de mon âge, qui, refusant le S.T.O., sont tombés dans les mailles du filet tendu sur les chemins de l'Espagne. Il ne s'agit plus de chasser la palombe, mais d'empêcher ces jeunes de vingt ans de rejoindre les combattants pour la liberté.
Du Fort-du-Hâ, de la caserne Boudet, ce sera le voyage vers Compiègne. Les " quarante hommes, huit chevaux en long " ne sont pas trop tassés pour ce transport. Mais que leurs parois sont dures et nos couteaux trop faibles. Aussi, quand au matin nous arrivons à Tours, nous avons bien réussi à préparer le chemin de la tentative de liberté, mais les sentinelles s'en aperçoivent et nous poursuivons notre route tassés vers les côtés des wagons, la partie centrale, entre les portes, réservée aux S.S. mitraillettes braquées.
Compiègne.
En sortant de la gare, bien entourés par les soldats hitlériens, nous
croisons un groupe de " P.G. " libérés. " C'est la relève ", leur
crie-t-on, alors qu'ils ne réalisent pas : tous ces jeunes conduits
comme des criminels.
Malade, j'ai la " chance " de ne pas partir avec la majorité de mes compagnons pour Sachsenhausen, en ce printemps 1943. Et, ainsi, je resterai à Compiègne, six mois, matricule 12.971, avec cette plaque prévue pour être coupée en deux : une partie sur le corps, l'autre sur le cercueil. Il y avait alors une espèce de règlement qui faisait que celui qui ne partait pas vers les " K.Z. ", à son tour, restait au " Front Stalag 122 ", jusqu'à ce que l'organisation nazie forme un convoi avec tous ceux qui s'étaient trouvés en sursis.
Le
" Front stalag 122 ".
Après la cellule, c'est le grand air, mais ce n'est pas une gamelle
mieux garnie. Le rutabaga est roi et encore en très petite quantité.
Quel festin lorsque l'on peut en trouver un morceau cru ! Mais c'est
aussi l'organisation de solidarité dans toute son ampleur. Quelques
colis arrivent. C'est le " gourbi " et la communauté pour que chacun
participe au " repas de gala ".
Que d'astuces pour faire cuire nouilles ou haricots ! Les boîtes de conserves transformées en électrodes ; la résistance installée dans une brique ; autant de réchauds de fortune pourchassés par les gardiens.
Il ne faut pas songer qu'à la nourriture et c'est alors un peu de gymnastique sur la vaste place ; c'est aussi l'école où, notions de français, de maths, d'économie politique, fortifient l'esprit.
Compiègne pour celui qui y est resté quelque temps ce fut cela et bien d'autres choses. Le camp des femmes; le camp " C ", où furent parqués la population du Vieux Port de Marseille et des israélites; le camp " américain "; les fouilles par les gardiens; " l'homme au chien "; les " bouteillons "... avec toutes leurs victoires; les projets d'évasion; le courrier clandestin; le 14 juillet : la fête et le " repas pantagruélique " du gourbi avec menus " faits main ".
Ce fut aussi cette revue bien particulière : Un beau jour les baraques sont vidées de tous leurs occupants. Personne, ni malade, ni infirme ne doit rester dans les chambrées. Tout le monde en rang, face aux allées séparant les bâtiments. À l'entrée de chaque allée, une table et deux S.S. Que signifie cette mise en scène. Inutile de dire que les bruits les plus contradictoires circulent. Et tout cela pour nous faire défiler un par un, devant ces S.S., le sexe à la main afin de détecter d'éventuels Israélites parmi les prisonniers... Il n'y a que dans l'imagination S.S. que l'on peut trouver cela. Et moi qui avait été circoncis médicalement dans mon enfance !
Compiègne ce fut aussi où je devais retrouver mon oncle. Pour lui, qui venait de passer près de deux ans et demi à la Santé et à Poissy, l'accueil du " gourbi " lui fut très agréable. Il devait rester quelque temps à Compiègne, puis débarquer à Buchenwald en janvier 1944.
Vers
la déportation
Et le 15 septembre 1943, c'est l'appel général. Nous ne nous faisons
guère d'illusions. Il y a deux semaines, un convoi est parti. La guerre
est de plus en plus difficile pour les hitlériens et ils ont besoin
de cette main-d'œuvre bon marché. Les prisons se vident emplissant
Compiègne qui ne sert que de vase communicant.
Sur le grand terrain les noms s'égrènent. Environ 1.100. J'en suis. Le retour à la chambrée. Les quelques vêtements supplémentaires (" ne gardez que des vêtements chauds et une couverture ") empaquetés pour être envoyés à la famille. Ce sera le moyen de faire connaître notre départ pour cette destination inconnue. L'adieu aux amis et au " gourbi " sympathique.
À nouveau, appel, rassemblement, et nous allons passer la nuit en quarantaine au camp " C " vide. Nous avons droit à la fouille car il ne faut pas que nous possédions d'objet dangereux... pour les S.S. Même pas un couteau. La nuit est assez mouvementée. Ce départ vers l'inconnu ne présage rien de bon.
Le collectif de militants se rassemble pour examiner la situation. Rester par petits groupes, disséminés dans la colonne et dans les wagons pour assurer la sécurité et offrir les meilleures possibilités. Il faut tenter l'évasion avant la frontière allemande. Le matériel... Nous l'aurons au matin quand les cuisiniers apportent le " jus ". Au fond des bouteillons quelques burins et lames de scie, un marteau sont adroitement camouflés. L'un des nôtres a son accordéon. En le démontant il est facile de le transformer en " boîte à outils " et y planquer ces " armes ".
Dernier appel et rassemblement; boule de pain et saucisson, auxquels nous ne toucherons pas beaucoup. Nouvelle fouille qui ne m'empêche pas de passer un fort couteau, toujours utile. Notre colonne est encadrée par les S.S. et soldats, mitraillettes et fusils braqués, chiens. Ceux qui restent sont enfermés dans les bâtiments.
Et c'est la traversée de Compiègne. Derrière chaque fenêtre nous sentons la présence des habitants de la ville, mais chaque fois qu'un rideau bouge ou s'écarte un peu, un fusil menaçant est braqué. Le pont de bois, la gare, les wagons à bestiaux. Cinquante par wagon, le vantail se ferme, les crochets sont cadenassés.
Sitôt le train ébranlé il faut se mettre au travail. Ce n'est pas si facile. Il y a ceux qui n'ont jamais été des combattants et ne comprennent pas : " Nous allons tous être fusillés... " Et y il a la dureté de ce bois. Mon groupe s'attaque à " découper " la planche autour de l'emplacement du crochet de fermeture. Il y a là, dont je me souviens, Dédé Martin, de Paris et de l'affaire de la rue de Bucy, décédé il y a quelques années, Raymond Renaud, de Montceau-les-Mines, qui apprendra, à Buchenwald, la mort de son frère à Auschwitz, du premier convoi de politiques français. Mon couteau est bien utile, mais nos mains sont bientôt entaillées elles aussi. L'accordéoniste n'est pas avec nous, qu'importe, il faut tenter le tout pour le tout.
Les heures passent, le train roule sans arrêt, bien trop vite à notre gré. Nous avons réussi l'ouverture, mais il fait encore jour. Patientons un peu. Soudain des coups de feu, des cris, le bruit du signal d'alarme, mais le train ne s'arrête pas de suite. Dans l'autre bout de notre wagon un groupe a tenté l'impossible. Trois ont sauté. L'un aurait réussi, l'autre a été tué, le troisième est ramassé ensanglanté et contraint de rentrer dans le wagon, sous les coups, par le trou où il a sauté. Les cris ne manquent pas. Ce n'est qu'un début.
Le train repart, des S.S. sur le marche-pieds. Nos " armes " ont disparu dans la paille. Arrêt. C'est une gare. Neubourg-sur-Moselle, je crois me souvenir, la frontière lorraine. Les portes des wagons sont ouvertes. Les S.S. se précipitent, mitraillettes et gourdins au poing, ivres de colère : plusieurs wagons sont ouverts de par l'action des prisonniers. Les cinquante tiennent dans le tiers du wagon. C'est le comptage à coups de trique. L'ordre guttural " Tout le monde tout nu ! ". Le déshabillage est rapide sous les coups.
" Trois volontaires ! " Pourquoi ? Tant pis, allons-y, nous éviterons peut-être les coups. C'est pour transporter les vêtements dans un wagon. Le mécanicien du train est frappé par les S.S. : il n'a pas arrêté le convoi assez rapidement au signal d'alarme. Rassemblement sur le quai, tout le monde " à poil ". Des " souris grises " s'esclaffent devant le spectacle offert. Et c'est l'entassement dans les wagons intacts. Dans le nôtre nous ne sommes que... 98. Dans un métallique ils seront près de 130. Et le train repart. Il n'y a plus d'espoir que celui de continuer le combat " là-bas " !
Dans la nuit le train roule. Il fait froid mais, bien tassés, nous transpirons et étouffons. À tour de rôle nous approchons des interstices pour respirer un peu d'air frais. Quand le train s'arrête c'est l'étouffement, les cris, le chlore de la tinette inutile. L'on ne sent pas la faim, mais la soif rend fou. Le jour se lève. Le train s'arrête.
Des cris inhumains nous parviennent. Dans le wagon métallique il y a plus de soixante morts étouffés. Des morts dans presque tous les wagons. Nous traversons des villes, des gares. Les portes s'ouvrent : sommes-nous rendus ? Non, les S.S. balancent des pantalons et chacun en enfile un. À qui est-il ?
Une gare : Weimar. Les voies de garage. D'autres S.S., des chiens, des cravaches qui nous tombent sur le dos pour nous compter. Vêtus de notre simple pantalon, en rang par cinq, la colonne s'ébranle. Dans quel état ! Des camions sont là. Nous aurons ainsi la chance de ne pas faire à pied " la route du sang ", comme les " 20 000 " arrivés deux semaines plus tôt.
Des barbelés, des lumières, des miradors, la grande place avec cette lumière crue des projecteurs : Buchenwald...
Pour les rescapés de ce convoi vers la mort une nouvelle et douloureuse expérience commence. Sur les 926 enregistrés vivants à l'arrivée, 650 partiront, deux semaines plus tard, construire Dora.
Pour moi, devenu le " 21 802 " cela se terminera dix-neuf mois plus tard dans l'assaut de la libération de Buchenwald.